Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre

Classe de mer

L’issue de cette douzième Transat Jacques Vabre reste très incertaine : entre le plan Verdier Le Conservateur et le dessin Manuard VandB, l’écart s’est réduit à dix milles alors qu’il n’en reste que 400… Dans le golfe de Rio, la brise de Sud-Est d’une dizaine de nœuds tourne lentement à l’Est pour finir au Nord-Est en s’écroulant à quelques milles d’Itajaí mercredi soir, quand les deux leaders vont se présenter devant l’arrivée. Le duel ne pourrait se conclure qu’à quelques encablures de la ligne…
  • Publié le : 17/11/2015 - 12:41

Le ConservateurLe Conservateur avait déjà démontré lors de la Route du Rhum un excellent potentiel aux allures arrivées, ce qu’il a confirmé lors de cette Transat Jacques Vabre, particulièrement après Recife.Photo @ DR

Il fallait y croire en 2004, lorsque les premiers 40 pieds monocoques sont apparus avant même que la jauge Class40 ne soit mise en place juste avant la Route du Rhum 2006. Et le succès fut immédiat : les amateurs éclairés pouvaient s’exprimer sur des machines abordables financièrement et maniables physiquement, les architectes pouvaient proposer des versions plus ou moins puissantes dans un cadre strict (longueur, largeur, voilure, poids, tirant d’eau) et les chantiers avaient de quoi renouveler leur gamme en proposant des versions racing ou croisière rapide… Une opportunité aussi pour quelques professionnels de monter d’un cran après le monotype Figaro sans passer au monocoque IMOCA, cher, lourd à gérer, sophistiqué et technique.

Après les vingt-cinq Class40 de la Route du Rhum, la Transat Jacques Vabre se devait de les accueillir en 2007 et trente d’entre eux répondaient à l’appel pour 4 350 milles entre Le Havre et Salvador de Bahia. Et déjà une petite révolution dans ce nouveau monde puisque les vainqueurs, les Italiens Giovanni Soldini et Pietro d’Ali, disposaient du premier plan de Guillaume Verdier, un prototype déjà hyper optimisé au niveau du devis de poids, de la largeur, de la hauteur de franc-bord, du bulbe et de l’ergonomie du cockpit. Et Telecom Italia va longtemps rester la référence de la Class 40.

Dix ans plus tard…

En 2015, si l’esprit de la jauge n’a pas fondamentalement changé, force est de constater que les bateaux ont bien évolué ! Les voiliers de série qui faisaient encore les beaux jours des courses océaniques (Pogo 40, Akilaria…) ont laissé les avancées technologiques aux prototypes sophistiqués à l’image des derniers-nés type Team Concise, le plus radical de tous mais qui a connu trop de problèmes structurels, des Akilaria RC3 ou Pogo S3, mais surtout des plans Humphreys (Bretagne Crédit Mutuel Elite), Marcellino Botin (Tales Santander), Samuel Manuard (Solidaires en peloton, VandB) ou Guillaume Verdier (Le Conservateur)…

CaracLe duo Louis Duc et Christophe Lebas a superbement mené son « vieux » Akilaria face à la nouvelle génération de Class 40, nettement plus puissante aux allures débridées.Photo @ TJV-Pierre Delavigne

Et de seize bateaux lors de la Transat Jacques Vabre 2011, la Class 40 aligne 26 partants deux ans plus tard et seulement quatorze en 2015… Avec un pic à 43 solitaires lors de la Route du Rhum 2014 ! Il y a donc un problème de quantité de coureurs pour cette édition de la Transat Jacques Vabre, qui trouve sa source en trois causes : la présence de coureurs professionnels issus de la Solitaire du Figaro ou de courses océaniques ce qui, en élevant le niveau de compétences, met sur la touche certains amateurs éclairés qui ne peuvent libérer autant de temps pour se préparer. La croissance des budgets d’achat (500 000 € minimum pour un prototype dernier cri) et d’entretien en relation avec une huitième génération de Class 40 qui rend quasiment obsolète toute la flotte d’avant 2012. Le parcours de la Transat Jacques Vabre de 5 400 milles relègue ces douze mètres à près d’une semaine de mer des moins rapides des IMOCA, après plus de 24 jours de mer pour les leaders !

Trois semaines après…

Alors cette édition entre Le Havre et Itajaí qui dure nettement plus longtemps que la précédente (moins de 21 jours pour les premiers en 2013) devrait interpeller les skippers ! En premier lieu sur le calendrier car il semble difficile pour un armateur-amateur d’enchaîner la Normandy Channel Race (mai-975 milles), Les Sables-Horta-Les Sables (juillet-2 550 milles) et la Transat Jacques Vabre (octobre-5 400 milles)… Mais aussi sur la longueur du parcours de cette dernière épreuve qui différentie très rapidement les trajectoires et les conditions météorologiques subies par les monocoques IMOCA et les Class 40.

Sam ManuardSam Manuard est non seulement architecte de Mini-Transat et de Class40, mais c’est aussi un navigateur aguerri qui aligne un palmarès étoffé depuis les années 2000.Photo @ DBoMais ce qui reste frappant, c’est que si plus de la moitié des monocoques IMOCA ont dû jeter l’éponge (11 sur 20), onze Class40 sur quatorze partants sont encore en course ! Et sur les trois abandons, Team Concise se détourne vers l’Irlande pour problèmes structurels (comme en 2013), Eärendil se déroute vers Lisbonne par manque de préparation après une mise à l’eau quelques semaines seulement avant le départ du Havre, et Bretagne-Crédit Mutuel Elite revient sur Port-la-Forêt pour avarie de pilote… Trois équipages ont fait escale, mais sont repartis : Club 103 suite à son bout-dehors cassé (Lorient), Creno-Moustache Solidaire pour un hauban rompu (La Corogne) et Solidaires en peloton-ARSEP pour ferrure de safran cassée (Mindelo).

Et pourtant les conditions météorologiques ont été nettement plus dures pour les Class40 que pour les autres séries ! Ces monocoques de douze mètres ont affronté trois dépressions avec une mer forte, particulièrement au large de l’Espagne et des vents qui ont grimpé au-delà des 40 nœuds… Cela démontre aussi que ces voiliers simples (pas de quille basculante, pas de foils) sont particulièrement marins et continuent à progresser dans le gros temps sans trop de problèmes techniques.

V and BLe retour de VandB alors qu’il avait perdu du temps sous l’archipel du Cap-Vert a été la grande surprise de cette édition : depuis le Pot au Noir, le duo Sorel-Manuard est devenu plus qu’inquiétant pour Le Conservateur !Photo @ Chafouin Image / VandB / TJV15

Dorsale et Pot au Noir…

Et côté course, cette Transat Jacques Vabre aura apporté son lot de rebondissements ! Qui aurait cru, à la hauteur de Madère, que le groupe de cinq Class40 qui naviguaient alors à une centaine de milles les uns des autres allait imploser, seulement huit jours après le départ ? Mais voilà, au niveau des Canaries, une dorsale rattrapait un quatuor quand Le Conservateur s’échappait avec encore des alizés : en trois jours, l’écart au deuxième passait de 50 milles à plus de 250, et TeamWork40 qui concédait 50 milles à Carac-Advanced Energies en perdait cent de plus !

En sus, l’arrêt technique au Cap-Vert de Solidaires en Peloton et le détournement sous les îles de VandB pour réinstaller une girouette en tête de mât semblaient régler l’affaire : Yannick Bestaven et Pierre Brasseur cumulaient plus de 300 milles d’avance sur Maxime Sorel et Sam Manuard à l’entrée du Pot au Noir… Soit une très bonne journée de mer alors que la mi-parcours était déjà largement franchie. Et derrière Le Conservateur, Carac et VandB se retrouvaient au coude à coude ! Mais il fallut trois jours au leader pour sortir de la Zone de Convergence Intertropicale… Pendant que ses poursuivants alignaient encore 8 à 12 nœuds de moyenne.

Pour une réelle lutte des classesSolidaires en Peloton a concédé plus de 24 heures lors de son arrêt technique à Mindelo : ce plan Manuard version 3, tout comme TeamWork40, aurait pu jouer les trouble-fêtes lors de la grande descente le long des côtes brésiliennes…Photo @ Pierrick Contin

L’écart n’était plus alors dans les alizés de Sud-Est que d’une trentaine de milles entre ce nouveau trio. Or avec leur Akilaria MK2, Louis Duc et Christophe Lebas ne pouvaient tenir le rythme dans une brise qui adonnait : leur plan Lombard de 2008 ne pouvait rivaliser avec les nouveaux dessins de Sam Manuard (VandB) et de Guillaume Verdier (Le Conservateur) nettement plus puissants avec leur étrave gonflée, leur optimisation de la répartition des poids, leur carène plus tendue cabrant plus aisément au vent de travers. La course se transformait en duel surtout que le dernier-né s’avérait un poil plus rapide au débridé (60-80° du vent réel) : le duo Sorel-Manuard revenait à moins de quinze milles du tandem Bestaven-Brasseur devant Recife !

Dans la nasse de la masse

Mais lorsque les alizés prirent une composante plus Nord-Est et que les spinnakers ont pu remplacer les gennakers, Le Conservateur a repris la main en glissant mieux et plus bas que VandB : mille par mille, le plan Verdier créait de l’écart surtout lorsque Yannick Bestaven et Pierre Brasseur choisirent de se recaler vers l’Ouest, plus à terre pour anticiper le passage difficile du cap Frio. Sur le coup, le plan Manuard se retrouvait à la même latitude mais avec 70 milles de décalage latéral. Le contrôle tactique semblait en bonne voie pour aborder la traversée d’un front froid au large de Vitoria, masse nuageuse et orageuse qui faisait basculer la brise du secteur Nord… au secteur Sud !

Guillaume VerdierGuillaume Verdier a bousculé la Class40 avec son premier dessin de 2007 pour l’Italien Soldini. Depuis, il a imaginé deux nouvelles versions dont la dernière pour Yannick Bestaven.Photo @ Olivier GauthierDerrière ces grains, le vent mollissait sérieusement et, surtout, Le Conservateur se retrouvait en butée sur la côte brésilienne : virer de bord, c’était perdre le delta de trente milles sur VandB ; continuer, c’était risquer de s’engluer dans des brises instables près des côtes… Surtout que les prévisions annonçaient une rotation du vent de Sud vers l’Est (vers la gauche), ce qui favorisait le bateau le plus au large qui s’assurait de déborder le cap Frio sans avoir à serrer le vent. Yannick Bestaven et Pierre Brasseur étaient pris dans la nasse !

Et au petit matin mardi, alors qu’il ne restait plus que 400 milles pour rallier la ligne d’arrivée à Itajaí, le delta entre les deux leaders n’était plus que d’une dizaine de milles avec toujours une position plus méridionale pour VandB… Sous grand spi, Le Conservateur perdait légèrement de son avantage, mais c’est désormais plus un différentiel tactique qui fera le succès de l’un ou de l’autre à Itajaí, l’arrivée étant prévue dans la nuit de mercredi à jeudi…

En tout cas, les enseignements de cette Transat Jacques Vabre sont multiples, tant au niveau des capacités des Class 40 à affronter le gros temps longtemps sans avarie majeure, de la volonté des équipages à terminer la course même s’il faut en passer par une escale technique, de la différence marquée entre les derniers-nés et les générations précédentes diffusées en série limitée, du mélange entre professionnels et amateurs éclairés avec un niveau de plus en plus élevé. La Class40 est incontestablement une excellente classe de mer…

Bretagne-Crédit Mutuel EliteBretagne Crédit Mutuel Elite. Le plan Humphreys n’est pas allé jusqu’au bout : dommage, car la comparaison avec les nouveaux plans Manuard et Verdier était attendue sur cette Transat Jacques Vabre longue et mouvementée.Photo @ Benoît Stichelbaut